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_ nous qui désirons sans fin _ commissariat marion bataillard _ galerie jeune création _ fondation fiminco romainville _ 2019

avec Ellen Akimoto, Marion Bataillard, Diane Benoist du Rey, Nicolas Blum Ferraci, Bertrand Dezoteux, Valentina Dotti, Cecilia Granara, Alice Guittard, Johann Nöhles, Simon Pasieka, Baptiste Rabichon, Simon de Reyer, Ariane Yadan

 

 

I. DIALECTIQUE

LA POULE — La vie est affreuse !

LE MOINEAU — Pourtant mon amie, tu l’aimes autant que moi !

LA POULE — Par quelle vilaine mécanique sommes-nous rendus à tenir à cette odieuse !

LE MOINEAU — Ah tu y vas un peu fort ! Ne jouis-tu pas de ses douceurs aussi !

LA POULE — De douceur je ne vois souvent que promesse !

LE MOINEAU — Mais vivre cette promesse, n’est-ce pas déjà un bien en soi !

LA POULE — Une servitude, oui ! Une fumisterie !

LE MOINEAU — Je t’accorde un peu d’amertume ! Mais entends-tu donc que nous devrions être souverains sur la vie !

LA POULE — Nous courrons comme des ânes après des carottes !

LE MOINEAU — N’est-ce pas une vision fabuleuse ! Les carottes sont magnifiques ! D’un orange vif, et bien charnues ! Le ciel de l’aube ! Et la course de l’âne, malgré tout !

LA POULE — Tu n’es pas sérieux !

LE MOINEAU — Je le suis ! On est la course, autant qu’on est celui qui court !

LA POULE — Mais voici le paon qui veut nous dire quelque chose !

LE PAON — Mes ami.e.s ! Le détachement ! Le détachement est notre seul salut !

LA POULE — Il dit vrai je le crains, c’est dans la mort que réside notre liberté !

LE PAON — Non dans la mort, mes ami.e.s, mais dans la fin de l’aliénation ! Ne plus vivre sous le joug du désir !

LE MOINEAU — Mais le désir, c’est la vie !

LE PAON — Le désir n’est qu’une projection ! Il nous prive du contact avec le réel !

LE MOINEAU — Le réel n’est rien s’il n’est pas animé !

LE PAON — Animé de tourments ! Vous croyez saisir, et ne faîtes que souffrir ! Accueillez la vérité !

LE MOINEAU — Ta vérité n’est qu’un idéal de déprimé ! Tu as peur de vivre, voilà tout !

LE PAON — C’est se rendre la vie invivable que de tendre toujours vers une promesse ! Je ne fais que partager avec vous cette sagesse, mes ami.e.s ! Je ne souhaite que vous épargner les errances que j’ai enduré pour y accéder !

LA POULE — Mais cette idée du détachement est encore une promesse ! Ériger ce principe en loi, c’est vouloir en récolter les fruits ! C’est un désir !

LE MOINEAU — Ne t'en vas pas, paon ! C’est un noble désir, à bien y penser ! Mais sa logique-même nous mène à considérer nos désirs comme une part du réel, avec laquelle il convient de composer !

LA POULE — Laisse-moi poursuivre une pensée parente ! L’ultime objet de désir, c’est le réel !

LE MOINEAU — Et notre ultime réalité, c’est nous ! Nous désirant !

LA POULE — En désirant le réel, c’est donc notre désir que nous désirons !

LE MOINEAU — Sommes-nous condamnés à flirter avec le réel sans jamais pouvoir le connaitre !

LA POULE, rêveuse — Ah, le flirt ! Ah, la connaissance ! Je ne sais pas si nous sommes bien avancés, mais la température est montée d’un cran !

 

Depuis un moment déjà, un chat s’approche discrètement de nos trois amis. Hors de leurs vues, mis en appétit par le moineau, il attend l’occasion de bondir. Il salive déjà à l’idée de la chair tendre et des petits os croquants sous ses dents. Il s’amuse de leur agitation. Le paon s’éloignant, le chat replie ses pattes jusqu’à ce que son ventre touche terre, mais le voici soudain arrêté dans son projet friand. La musique des piaillements enjoués de nos oiseaux, entrant en résonance avec le vent dans ses poils et l’ombre mauve de la colline plus loin, créé en lui une émotion troublante que d’aucuns appelleraient esthétique. Il se trouve surpris par ce plaisir qu’il n’attendait pas. Il s’élance pour ébaucher son geste de chasse, mais sa pensée est ailleurs. Le moineau s’envole vivement, la poule regarde le chat d’un air circonspect, le paon n’a rien vu. Toujours ému par cette grâce imprévue, le chat dans sa fierté se dit qu’après tout, cela valait bien un repas. Le soleil a maintenant atteint l’autre face de la colline, et le vent souffle doucement. La poule va pour libérer son fondement de l'oeuf qui le gonfle à présent, le paon balaye devant sa porte, le moineau picore des graines et des petits vers.

 

II. WHAT ?

 

Embrasement, rêverie, farce, révulsion, renoncement, ardeur à nouveau. Ode ayant survécu à son auto-critique, cette exposition rassemble les oeuvres de treize jeunes artistes. Leurs oeuvres ont été choisies autour de la notion de désir, entendu comme élan vital, avec ou sans objet. L’exposition se propose comme mise en scène et exploration arbitraire de cette notion, dans ses aspects possiblement psychanalytiques autant que politiques, sexuels autant qu’existentiels. Peinture, photographie, sculpture, image digitale, vidéo. La figure humaine y est référente, sa conscience d'elle-même, et son rapport de préhension ou de tension avec l’espace. On y apprendra tout ce que l’on sait déjà ; on la visitera comme on visite une chanson.

 

III. PLAÇONS-NOUS UN MOMENT SOUS L’ÉGIDE DE CETTE CITATION

 

« Comment ce peuple à la sensibilité si vive, si impétueux dans ses désirs, si exceptionnellement doué pour la douleur, aurait-il supporté la vie, si elle ne lui était apparue sous la forme des dieux, dans le rayonnement d’une gloire suprême? L’instinct qui a créé l’art, complément et accomplissement de l’existence, destiné à nous persuader de continuer à vivre, c’est le même instinct qui a donné naissance au monde olympien où la «volonté» hellénique s’aperçoit transfigurée comme en un miroir. Ainsi les dieux justifient la vie humaine en la vivant eux aussi - c’est la seule théodicée suffisante. [...] Au degré Apollinien de ce développement, la volonté réclame si impétueusement l'existence, l’homme homérique s’identifie tellement à elle que la lamentation elle-même devient un hymne à la louange de la vie. »

Nietzsche, in La naissance de la tragédie

 

Texte Marion Bataillard et Johann Nöhles

 

_ j'aime _ carte blanche à marion bataillard _ galerie henri chartier _ lyon _ 2018

avec Henni Alftan, Matthieu Cherkit, Bertrand Dezoteux, François Mendras, Marc Molk, Nicolas Nicolini, Johann Nöhles, Apolonia Sokol

 

 

J’aime les peintures d’Henni Alftan.

J’aime les peintures de Mathieu Cherkit.

J’aime les films de Bertrand Dezoteux.

J’aime les peintures de François Mendras.

J’aime les peintures de Marc Molk.

J’aime les peintures de Nicolas Nicolini.

J’aime les images de Johann Nöhles.

J’aime les peintures d’Apolonia Sokol.

 

J’aime qu’elles proviennent d’une matrice intérieure. 

J’aime qu’elles modélisent le monde en partant de zéro. 

J’aime qu’elles aient quelque chose de rudimentaire. 

J’aime qu’elles ne supposent aucune étendue au-delà d’elles-mêmes. 

J’aime qu’elles se donnent comme se donnent les dieux : en se retirant. 

J’aime qu’elles soient drôles sans être parodiques. 

J’aime qu’elles visent une première fois.

J’aime qu’elles soient un peu candides.